Phénoménologie, psychiatrie clinique et analyse réelle

Phénoménologie, psychiatrie clinique et analyse réelle
Source: http://la-non-philosophie.blogspot.com Phénoménologie, psychiatrie clinique et analyse réelle
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Dans le cadre d’une réflexion portant sur la structure fondamentale de la subjectivité et sur ce qu’il est convenu d’appeler ses « pathologies », Serge Valdinoci[1]établit une relation dialectique originale entre les trois méthodes psychiatrique, phénoménologique et psychanalytique. La thèse défendue est celle d’un « principe d’anarchie » ou véritable « principe de subjectivité » qui ne dépende pas uniquement de l’observation clinique et psychiatrique mais qui ne soit pas non plus négateur de celle-ci, comme c’est le cas de maintes spéculations philosophiques voire psychanalytiques. Selon l’auteur une psychiatrie phénoménologiquetient toute sa place pour maintenir l’écart entre l’« altération psychique » décrite en clinique psychiatrique et l’« aberration subjective » qui est le fond atopique radical du sujet, relevant à ce titre d’une analytique supérieure. Mais c’est bien au moment de la crise– d’abord événement psychiatrique – que l’aberration de la fonction sujet est révélée en tant que recouverte par l’altération. Précisons le sens du concept d’aberration : « Contre toutes les tentatives de mise en place de l’ego, celui-ci serait déplacement intrinsèque. Le principe de subjectivité vaudrait comme principe d’anarchie et notamment contre la hiérarchie bien connue de l’idéalisme philosophique des classiques qui dispose le moi, le monde et Dieu dans un ordre croissant d’inclusion » (p. 88). Qu’il existe un fond aberratif de l’altération, une existence du sujet non connaissable, les philosophes en ont tous fait l’expérience obligés qu’ils furent de maintenir le sujet dans l’indétermination théorique : « Ainsi in-déterminable essentiellement, l’ego est aberrant, que le sujet empirique fût fou ou normal » (p. 91). Mais s’il n’y a pas d’approche philosophique qui rende compte de l’aberration, pas plus que la psychiatrie ne peut la déceler avec sa grille séméiologique, c’est parce que toutes deux restent prises dans le contexte perceptif révélé justement par la phénoménologie. Or d’une part on ne peut pas nier la réalité psychique et son contexte perceptif, d’autre part on ne peut pas s’y tenir et tenir pour rien le réel aberrant du sujet. Une psychiatrie phénoménologique serait le lieu de cette tolérance, à l’opposé de l’anti-psychiatrie et de certaines philosophies contemporaines (niant toute altération) comme de la psychiatrie classique (niant le fond aberratif, mais travaillant longtemps sous couvert transcendantal kantien). 
La psychiatrie classique avait inventé la notion de « dégénérescence » pour qualifier la pathologie mentale en général comprise comme une déviation héréditaire, soit une dé-subjectivation où Valdinoci voit l’« aberration-type », l’idée ou l’être même du sujet en regard duquel l’altération prend la forme et le nom de « stigmate ». Cette idée et les principes nosographiques correspondants ayant fait long feu, « la dégénérescence ratifie l’échec postkantien d’une psychiatrie cherchant à lier altération psychique et aberration du sujet compris ontologiquement » (p. 93). Puis s’impose comme pertinente l’opposition déjà freudienne de l’endogénéité et de l’exogénéité psychique. A cet égard Valdinoci propose l’interprétation du freudisme suivante : « La fonction aberrative devient l’évolution individuelle complexe – indéductible dans sa variété –, ou encore la périgenèse du phylum structuré par les célèbres stades, paliers de libido, complétés par les destins de pulsion. Les configurations de cet ensemble structural sont compatibles avec une idiosyncratie. Quant à la fonction d’altération et à l’involution qui lui est intérieure, elle s’organise autour du principe d’inertie (de nîrvana), et du concept de régression. Le nerf d’involution est l’inconscient issu du refoulement originaire » (p. 95). Bien entendu l’on ne parle plus de stigmates mais de symptômes s’inscrivant dans la lignée involutive. Disons que l’ordre de l’aberration, immanent à la topique de l’organisation psychique, se présente plutôt au plan herméneutico-discursif tandis que l’ordre de l’altération est d’abord une variation du flux énergétique. La théorie de l’inconscient selon Freud place le primat subjectif sur le second ordre, refoulant à son tour la dimension aberrante du sujet. C’est l’inverse avec Lacan qui recentre le sujet sur le signifiant, identifie enfin sujet et aberration et réserve comme on sait le moi à la « cristallisation imaginaire leurrante qui détourne de la Spaltungfondamentale, ou vérité comme différence aberrative » (p. 100). Seulement, si l’altération est stricto sensu une allitération du langage constitutif, ne peut-on craindre que le statut perceptif de l’altération – et donc sa perception, son diagnostic – ne soit faussé et violenté par l’interprétation pure et le recours au symbolique ? L’argument serait trivial s’il consistait à défendre la psychiatrie contre la psychanalyse, à retenir l’altération pour écarter l’aberration. Le souci de Valdinoci est d’éviter simplement toute confusion entre l’aberration subjective et l’altération psychique ; c’est l’a priori de l’écart et de la relation entre les deux qui compte, justement pour parvenir enfin à l’analyse réelle. 
« Indubitablement place doit être laissée à l’accompagnement esthésico-sensible d’un discours aberrant et, en cet accompagnement à la sensibilisation, à une altération. Une destinée esthétique radicale se dessine par-delà les théorisations (…) » (p. 104). Comprenons qu’un retournement peut à nouveau s’opérer, comparable à celui qui nous fit passer de Freud à Lacan, mais pas seulement afin d’« accompagner » la rigueur symbolique à l’œuvre dans l’analyse : c’est bien d’une destinée esthétique radicale qu’il s’agit, comme supportant la dimension aberrante ou réelle du sujet, et posant cette fois le problème difficile des rapports entre psychanalyse et phénoménologie. On peut sans doute affirmer que, pour Valdinoci, l’une et l’autre bien comprises conduisent pareillement à l’analyse. Exhibons quelques formules explosives de l’auteur : « La psychiatrie clinique est la plus parfaite résistance contre le destin hégémonique culturel (et non clinique) de Freud » (p. 102) ; « plus que jamais une psychiatrie phénoménologique est nécessaire afin que soit débrouillé le nœud gordien de la perception » (id.) ; « la psychiatrie phénoménologique donne à penser la terre perceptive préliminaire, dans laquelle s’inscrit ensuite la psychiatrie » (id.) ; « au vrai c’est toute l’idée de synthétique philosophique qui est à éliminer au bénéfice d’une analytique supérieure » (id.). On comprend mieux ainsi le rôle dévolu à chacune des disciplines : la psychiatrie clinique (percevoir l’altération, contre l’idéologie analytique), la psychiatrie phénoménologique (distinguer d’une part altération et aberration, dégager d’autre part leur sol perceptif commun), l’analyse réelle (critiquer et emplacer la philosophie dans le vis à vis de la psychiatrie classique, et bien sûr analyser « réellement »). L’importance du réel, pas moins que de l’anarchie subjective, devient déterminante dans l’argumentation qui débouche sur une perception renouvelée, équivalente de l’analyse réelle. Alors que la philosophie, notamment kantienne, oppose toujours la perception du réel et l’aperception subjective, Valdinoci soutient que « la perception bien comprise est cette opération où, selon nous, le réel ne se réfléchit pas en domaine objectif » (p. 105). Le plus surprenant est le jugement que l’auteur porte désormais sur Lacan, censé procèder « d’une analyse réelle qui est aussi bien analyse du réel qu’analyse par le réel » (p. 105).

Avant de vérifier cette dernière hypothèse, essayons de comprendre ce que l’auteur entend lui-même par « analyse réelle ». Avouons tout de suite notre embarras devant la confusion que l’on pourrait faire entre perception et analyse d’une part, entre sujet et réel d’autre part. Le départ semble sans ambiguïté aucune : « Il faut appliquer au sujet le traitement que Husserl applique au monde naturel, c’est-à-dire le « mettre entre parenthèses » et décider de l’aberration subjective. Cela veut dire travailler sur de véritables structures noético-noématiques » (p. 106). En effet le principe d’analyse, fondé sur la corrélation, chasse la visée totalisante et temporalisante d’une conscience intentionnelle. Valdinoci propose donc de retourner au natif, à l’étonnement aristotélicien, au il y a de Merleau-Ponty. Le but de ce retour est de susciter une nouvelle tradition perceptive, loin de la vulgate gréco-européenne. Mais l’« aberration subjective » et la « perception analytique réelle » se situent-elles au même niveau ? La psychiatrie phénoménologique, qui dégage le fond aberrant de toute altération clinique, sert-elle seulement de relais vers l’analytique réelle, ou bien le principe d’anarchie (subjectif et aberratif) avec l’accès possible à un pathisme originaire (jouissance?) est-il déjà le réel analytique ? Il y a une ambiguïté et le cas échéant une grande difficulté à ramener ainsi le réel sur le sujet, fût-il le plus « aberrant ». A supposer même que les deux composantes phénoménologique et analytique soient distinctes, il resterait à prouver que le réel-rien-que-réel (pour parler cette fois comme F. Laruelle) relève lui-même d’une analytique. Peut-être l’analyse selon S. Valdinoci a-t-elle une portée plus « réelle » que dans la version psychanalytique, mais il clair que dans son acception la plus radicale – celle de F. Laruelle –, le réel comme Un n’est pas plus analytique qu’analysable. Cela parce qu’en vertu des corrélations que contient au moins en droit le principe d’analyse, la radicalité absolue du réel serait immédiatement subjectivée ; corrélations avec l’affectif, le perceptif, etc., qui aussi radicalisés eux-mêmes qu’ils puissent l’être chez S. Valdinoci, finissent quand même par être surdéterminants. Le passage de la phénoménologie vers l’analyse réelle demeure pour le moins problématique.




[1] Serge Valdinoci, « Le principe d’analyse subjective et la psychanalyse », in Sujet et subjectivité, Toulouse, Erès, 1990.

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Un commentaire sur “Phénoménologie, psychiatrie clinique et analyse réelle

  1. Cet article, assez ancien, peut-être mis en perspective avec 2 données textuelles importantes qui relativisent les interrogations finales :
    – « analyser », pour Serge Valdinoci, veut dire « couper, trancher, décomposer … » « vers l’arrière, par un mouvement ascendant » : ana-luo, selon l’étymologie.
    -François Laruelle, dans *Le Principe de Minorité* : « le réel est coupure, la coupure est sujet » (p.56)

    Cependant la question de rigueur reste des éléments empiriques qui sont susceptibles de se glisser dans le vécu d’Identité sans substance ni prédicat.

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