Le rapport et la force

Même quand c’est la plus gracieuse jeune fille, c’est une terrible dévorante, pas par son âme, mais par ses rêves ! Méfiez vous du rêve de l’autre, parce que si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutus !
G Deleuze – Qu’est ce que l’acte de création ?

C’est dans une philosophie particulière – qui n’est qu’en dernière identité En-Réel – qu’est déterminé le rapport de force(s).

Le matériau (identité de l’identité et de la différence pour paraphraser Hegel) détermine un objet-philosophique en maintenant ensemble les coordonnées d’un Vécu-référence et celles d’un Vécu-différence (Vécus qui sont tous deux des objets-génériques (unifaciaux)) : A travers cette différence s’établit l’identité du matériau comme clone. Cette différence entre en résistance en la philosophie et (se) maintien comme objet-philosophique.

La nature du matériau est d’être dynamique, en mouvement en un Réel pratique de Non-agir, et stabilisé en Vécu. Les deux vécus d’un matériau entrent « en force » quand ils entretiennent une relation stable de différence depuis une identité. La force est l’identité de cette relation de stabilité, et seule une modification de cette stabilité peut modifier la force de la relation. La force n’a pas d’existence hors de cette relation et ne peut être identifiée que depuis cette stabilité. La force n’agit pas. C’est la pratique d’un rapport de force qui modifie l’état de stabilité (et l’identité de la force).

Une force identifie donc un état de résistance, de maintien, d’un vécu en une philosophie depuis un autre vécu, mais ne le cause pas. Elle ne cause ni le vécu, ni l’identité de la relation qu’elle est.

Construire une hiérarchie est un acte philosophique (En-Monde et seulement en dernière identité En-Réel) qui détermine un matériau composé d’une identité et d’un autre matériau comme différence dans une relation de force. C’est identifier deux matériaux comme reliés par une force, une pratique ordonnée, une pratique d’un ordre en une identité force qui donne une hiérarchie.

Une décision (matériaux et pratiques) prise sur une décision est une Valeur. Une hiérarchie de valeurs, de matériaux reliés par des forces, est une Morale.

Un rapport de force(s) est le rapport de deux hiérarchies de forces, de deux ordres de matériaux liés en forces.

Le rapport de force(s) est donc rapport de Valeurs, mises en relation d’une Morale avec une Morale seconde. Détermination pour chaque valeur de la première morale de son ordre, de son poids, parmi les valeurs de la seconde morale. Le rapport de force est, ainsi, évaluation des poids en présence.
Le poids des valeurs détermine alors une nouvelle hiérarchie : une Ethique.

Mais il faut, aussi, que les deux Morales puissent établir une relation de réciprocité, qu’elles puissent se mesurer l’une à l’autre, pour établir le rapport de force(s).

Toujours, un rapport de force détermine une éthique. Et, en retour, cette éthique est le lieu de la pratique de ce rapport de force.

Le pouvoir comme  » faire le Vrai » est la reconnaissance de la capacité à maintenir une hiérarchie de valeur (comme objet – philosophique). Que ce pouvoir soit vécu comme intérieur on extérieur, n’en modifie en rien le lieu de la pratique (l’éthique).

Comme l’a montré M. Foucault, le pouvoir politique (mais les autres formes de pouvoirs font de même) peut être vécu comme cherchant à faire taire, maintenir dans l’ignorance, réprimer ou menacer, mais toutes ces formes de pourvoir sont des démonstrations de la capacité à poser en objet, un vécu, et à le dire vrai. L’aveu et l’obéissance honteuse (obéissance causée pas l’évaluation morale), ne sont pas l’apanage du micro-pouvoir. Le sujet de pouvoir tente toujours de déterminer un Vrai le plus proche possible du Vécu de l’Autre-Etranger.

Mais le Vécu n’est pas le conscient, ni même le discourt. Le Vécu est de l’ordre du savoir indocte, de ce savoir que l’on ignore savoir. Et de là la grande difficulté à lui résister.

C’est également pourquoi M. Foucault (de surveiller et punir) a raison de considérer comme liés Savoir et Pouvoir, car tout savoir est un dire le Vrai, tout savoir dit « ce que vous dit est Vrai » (comme tout philosophe vous dit. « Je suis détenteur d’un savoir (qui vous dit le Vrai) »).

Pourtant, il n’est pas nécessaire d’être libre soi-même, pour dire le vrai des autres, puisque ce dire est choisi depuis un rapport de force(s). Il suffit de disposer de forces -de valeurs liées- à mettre en rapport (En-Monde).

Pour se libérer de ce Rapport de pouvoir, il faut, alors, se libérer du rapport hiérarchique. Il faut ne plus être atteint par la Vérité (comme choix du plus, du meilleur, du conforme…), non pas pratiquer sa propre Vérité (créer ses propres hiérarchies), mais ne plus être atteint par le rapport hiérarchique.

Or, échapper au rapport, implique au préalable d’en avoir connaissance. De l’identifier comme rapport et d’identifier les hiérarchies qui sont mises en rapport.

6 réflexions au sujet de « Le rapport et la force »

  1. Cela rejoint en partie les lignes où je me trouve actuellement – ne plus être atteint par le rapport hiérarchique. Je ne tresserais pas les concepts tout à fait de la même façon (notamment ce que je crois comprendre du rapport Vécu / résistance), mais je pense que des considérations dans ce sens là sont en train de sédimenter chez moi – comme toujours, de ton côté, tu va si vite à l’épure formelle que je me sens débordé, persuadé que les lignes que tu traces sont, dans leur ordre, justes, ayant plus de mal à en métaboliser le détail des trajets.

    Sans doute une des choses que je ne vois pas bien est-elle le rapport à l’immanence. Je vois un lien fort avec des pensées à la Deleuze et à la Nietzsche (grammaire des forces et des évaluations) mais l’immanence (radicale, bien sûr) ? Est-ce bien qu’elle ne pointe son nez que de façon implicite, en toute fin de billet, dans ce qui sonne comme une promesse de pouvoir « ne plus être atteint par le rapport hiérarchique ? Est-ce alors que cette note est une forme de préparation du matériau ? (est-ce que j’ai raison de le comprendre comme ça, ou est-ce que je me trompe ?)

    (je suis désolé si tu répètes déjà ce la ailleurs, n’hésite pas à poster le lien.)

  2. Mon argument est que si le Vécu est une unilation, et donc en non-rapport au Reel, Le rapport de Force (rapport de Vécus liés en deux hiérarchies) est philosophique et seulement en dernière identité en Réel.

    En effet, le Vécu est la forme que prend la résistance en Réel.

    Cependant le rapport de force prend plus à Hegel qu’à Nietzsche, même si le lien reste lointain. La définition de la Force que j’utilise est beaucoup moins dynamique. De l’ordre de l’identité. C’est le rapport de force(s) qui entretient une dynamique par production d’une lutte (mondaine, philosophique).

  3. Merci, je pense m’y retrouver !

    Pour voir si ça correspond à ce que je comprends, ne plus être « atteint par » le rapport hiérarchique, serait-ce alors, au moins en partie, ce dont il est question, selon toi, en non-philosophie ?

    Autre point, où je m’embrouille un peu : je crois saisir ce que tu dis du savoir comme dire le Vrai et de la tentative du sujet de pouvoir de dire le vari au plus près du Vécu (de l’Autre-Etranger). Mais je m’embrouille lorsque tu constate la difficulté de résister au savoir indocte qu’est le Vécu – juste ce petit bout de phrase : « Et de là la grande difficulté à lui résister » : pourquoi faudrait-il résister (au) savoir indocte, s’il est bien le type de savoir non ignoré-mais-pratiqué de la non-philosophie ?

  4. En partie, bien sûr, mais pour moi, l’objectif de la non-philosophie est un Monde sans Victime-en-personne.
    comme dit ci dessus, ne plus être atteint par le rapport hiérarchique c’est « ne plus être atteint par la Vérité (comme choix du plus, du meilleur, du conforme…), [et ne plus] pratiquer sa propre Vérité (créer ses propres hiérarchies) ».

    Ceci nous entraine un peu loin, mais pour résumer :
    Le « Vécu est résistance », mais il passe aisément de « résistance » à « lutte » en pratiquant les hiérarchies (Morales) du Sujet (en passant de l’objectivité à la subjectivité).

    Or pour eviter le statut de victime-en-personne (éviter le blocage du Monde), il faut « ne plus être en lutte »…

  5. C’est étonnant comme ces formulations rejoignent ce vers quoi je me dirige (avec une formulation d’avance, j’ai l’impression).

    Jadis, je parlais du Principe du Maximum (PMax), qui est une façon de dire : en philosophie, il est inévitable qu’il se forme des hiérarchies. Ce que je crois retrouver (en partie au moins) dans ton « Vérité » – qui est sans doute un peu plus large : ce que j’appelais PMax ne comportait pas, par exemple, toutes les formes possibles de conformité/conformation.

    Est-ce que je comprends bien, quand tu dis « Vécu est résistance », si je sous entend « au monde » ? Mais je suis un peu perdu, parce que dans le premier texte, tu parlais de résister au Vécu, Pas que le écu était lui-même résistance. Un truc que je lis mal ?

    (J’ai aussi du mal à te comprendre, sinon, sur ce que tu désignes comme passage de l’objectivité à la subjectivité. Est-ce que tu veux dire que cela se produit lorsqu’un Sujet (philosophique) advient ? Ou bien est-ce le cas même lorsqu’il y a un Sujet non-philosophique (donnant lieu à une lutte unilatérale, alors) ? Que signifie alors ce passage objet -> sujet ? Mais c’est peut-être hors sujet par rapport au présent post, et ça peut attendre.)

  6. Je ne suis, moi-même, pas très clair. (je réponds peut être trop vite pour être précis).

    La définition du Vécu que je partage avec F. Laruelle est :
    « ce savoir non-cumulatif qui reste constant ou « le Même » par une superposition qui se fait de soi avec soi. » que j’exprime également comme l’enregistrement historique des identités pratiquées par le Sujet, la forme de la transcendance en l’immanence radicale (du) Réel.
    L’effet de ce Vécu en Monde (philosophie) peut être identifié comme résistance, maintient en Monde.
    Le Vécu ne nécéssite pas un Sujet-philosophique (un être conscient), on ne controle donc pas sa constitution (ce que j’ai exprimé par « lui résister »).

    La hiérarchie – si elle n’est pas inévitable en philosophie – est un effet commun de la création de valeurs ordonnées (avec du moins et du plus). Une hiérarchie de valeurs forme ce que je nomme une Morale (d’un mal à un bien, d’un laid à un beau…), la hiérarchisation de ces morales forme une éthique (le beau est moins que le bien etc…). Il est aisé de voir que l’essentiel du travail de la plupart des philosophes est de former des hiérarchies…

    Avec un Réel, immanence radicale, la Vérité ne peut être la conformité de l’objet avec le Réel. Aussi je la définie comme « partage ».

    Enfin, « passer de l’objectivité à la subjectivité » ne doit pas être pris à la lettre, mais il faut voir qu’il y a deux visions de l’Objet.

    J’espère que ça éclaire 🙂

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