La rigueur Parménidiene

La Voie Verte
                           II  

 « Viens, je vais t’indiquer – retiens bien les paroles Que je vais prononcer – quelles sont donc les seules Et concevables voies s’offrant à la recherche. La première, à savoir qu’il est et qu’il ne peut Non être, c’est la voie de la persuasion, Chemin digne de foi qui suit la vérité ; La seconde, à savoir qu’il n’est pas, et qu’il est Nécessaire au surplus qu’existe le non-être, C’est là, je te l’assure, un sentier incertain Et même inexplorable : en effet le non-être (Lui qui ne mène à rien) demeure inconnaissable Et reste inexprimable. » 

                           III  

« Car même chose sont et le penser et l’être. » 

                           IV  

 « Mais vois pourtant comme les choses absentes Du fait de l’intellect imposent leur présence ; De l’être auquel il tient on ne pourra jamais Séparer l’être, soit pour le laisser aller S’éparpiller un peu partout de par le monde, Soit pour le rassembler. » 

                           VIII  

« Mais il ne reste plus à présent qu’une voie Dont on puisse parler : c’est celle du  » il est « . Sur cette voie il est de fort nombreux repères, Indiquant qu’échappant à la génération, Il est en même temps exempt de destruction : Car il est justement formé tout d’une pièce, Exempt de tremblement et dépourvu de fin.  

 

Et il n’est pas non plus Divisible en effet, puisqu’il est en entier, Sans avoir çà ou là quelconque chose en plus Qui pourrait s’opposer à sa cohésion, Ou quelque chose en moins. Il est tout rempli d’être.  

 

    Mais puisqu’existe aussi une limite extrême, Il est de toutes parts borné et achevé, Et gonflé à l’instar d’une balle bien ronde, Du centre vers le bords, en parfait équilibre. Car aussi bien en plus et aussi bien en moins, Aucune variation ici ou là n’existe.  

 

Désormais apprends donc l’opinion des mortels  

 

Ils ont, par convention, en effet assigné A deux formes des noms ; mais des deux cependant Une n’en est pas digne[1] – et c’est bien en cela Qu’ils se sont fourvoyés. Car ils ont estimé Contraires leurs aspects, et leur ont assigné Des signes qui fondaient leur distinction mutuelle. 

Des deux, l’une est le feu éthéré de la flamme,  

 

L’autre par son essence à l’exact opposé, C’est la nuit sans clarté, dense et lourde d’aspect.  

 

 

[Parménide d’Elée, Poème Sur la Nature (Peri Phuseos) Traductions des fragments connus extraite de J.-P. Dumont, Les Présocratiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1988.] 

 

Citation un peu longue, que l’on peut interpréter, il me semble, comme : 

Soit – (il est) – l’Un immanence radicale, la pensée est déterminée en dernière instance par l’Un. Cependant, l’Un est pensable de par l’existence d’un limite, sinon il inclurait l’impensable. (je pense qu’il ne faut pas utiliser, ici, le mot connaissable trop coloré par Kant). 

Textuellement, Parménide ne considère pas que le Réel soit « irréductible » à la pensée, puisqu’il semble dire le contraire. Mais en pratique, il s’agit plutôt d’affirmer l’identité en dernière instance : on ne peut trouver dans la pensée un aspect qui ne soit pas (en dernière instance) dans l’Un. Il n’y a donc pas à proprement parler de retour de la pensée sur l’Un puisqu’ils sont confondus (en dernière instance). Je pense que l’on peut valablement ajouter les « en dernière instance » si l’on relit la phrase : « de l’être auquel tient l’intellect » comme : la pensée (l’intellect) n’est pas strictement identique à l’Un, mais est déterminée « en dernière instance » par lui. 

La force de pensée (l’intellect) pose des concepts (choses absentes), mais reste déterminée en dernière instance par l’Un. 

En revanche, les philosophes (mortels 😉 ), ont crées par convention des mélanges (contraires), et c’est bien en cela qu’ils se sont trompés. (J’admets qu’il faudrait revenir au grec (que je ne comprends pas) pour s’assurer que le texte peut bien être interprété dans ce sens). Mais cette interprétation est confirmée par : 

                           VI  

 

Ensuite écarte-toi De l’autre voie : celle où errent des mortels Dépourvus de savoir et à la double tête ; En effet, dans leur cœur, l’hésitation pilote Un esprit oscillant : ils se laissent porter Sourds, aveugles et sots, foule inepte, pour qui Etre et non-être sont pris tantôt pour le même Et tantôt le non-même, et pour qui tout chemin Retourne sur lui-même.  

 

 

La pensée des philosophes, est en plis et en retour sur elle-même. 

Bien sur certains pourraient m’objecter que j’ai laissé de coté des phases telle que : 

                           V  

Il m’est égal de devoir commencer par un point ou un autre : A ce point de nouveau je reviendrai encore. 

qui pourraient laisser croire à une pensée circulaire. Mais, je pense, que c’est mal interpréter le propos de Parménide : il s’agit plutôt ici de souligner l’immanence radicale de l’Un. L’Un n’ayant pas de partie (il ne peut s’éparpiller) et n’étant pas une synthèse (on ne peut le rassembler), toute pensée en l’Un arrive à l’Un. 

L’être exprimé par Parménide est donc moins un être de substance qu’une nécessité d’existence (comme le il-existe utilisé en mathématique).——————————————————————————–[1] On pourrait, ici, se demander pourquoi Parménide ne désigne pas « la chose » qui ne mérite pas de nom. On peut en supposer deux voies : 

·                     La chose fausse est évident pour tous. Mais Parménide, lui-même, affirme que les mortels ne voient là rien d’évident. Il serait donc étonnant que, dans sa démarche didactique, il n’est pas vu l’écueil. 

·                     La chose est indifférent : que l’on choisisse le feu ou la nuit, comme notion fausse est indifférent. On arrive dans tous les cas au résultat que Parménide escomptai. 

o        Comment une telle chose est possible ? Si l’on choisi la nuit, c’est le feu qui est faux et si l’on choisi le feu, c’est la nuit. En logique classique une telle double affirmation impliquerait que et la nuit et le feu sont faux. Hors Parménide semble indiquer que l’on peut faire un choix, c’est seulement le second nom qui est faux. 

o        La seule possibilité est que les deux soit la même « chose ». Alors le choix est réellement indifférent. Seul le second nom est « en trop ». 

§         Mais comment le feu peut-il être identique à la nuit ? Même Parménide doit savoir reconnaître l’un de l’autre : 

D’une part, le feu éthéré de la flamme ; doux très léger, le même que lui-mêmeen toute direction mais non le même que l’autre[1].D’autre part, ce qui est en soi son contraire,L’obscure nuit, corps dense et lourd. 

§         La seule possibilité est que Parménide ne nie pas la possibilité d’y voir une différence – même si celle ci est d’ordre conventionnelle- mais voit ici une identité en dernière instance. 

 

Laisser un commentaire