Comment voir la rigueur à la lumière de Parménide et de la non-philosophie ?

La statue
La rigueur est celle qui se fonde sur l’est (de l’être de l’étant) et évite l’écueil de la pensée des mortels en plis et retours. C’est la pensée portée par les prudentes cavales sur le chemin qui rend l’homme, poussé par son désir, savant ; chemin riche en paroles de la divinité.Les commentaires qui vont suivre ne revendiquent aucune « position d’autorité » : je ne parle pas un mot de grec ni ancien, ni moderne. Ils ne sont que la synthèse de diverses autres positions « à travers des lunettes non-philosophiques » et c’est là, peut-être, leur unique qualité. Reprenons avec Heidegger, son étude du fragment V dans « Qu’appelle-t-on penser ? »

 : il est nécessaire[1] de dire et penser[2] (de) (l’) être, est, car être est et rien n’est pas

et suivons le jusqu’à « έόn  : έ̉mmenai ». A ce stade, Heidegger traduit la phase comme : « il est d’usage : ainsi le laisser être posé-devant, (le) prendre en garde aussi :  έόn  : έ̉mmenai ». Pour notre part, nous allons garder une partie de la traduction d’origine :

« il est nécessaire (de) :  « mener au paraître, laisser être posé-devant » et « garder dans la pensée fidèle » dans le même mouvement : έόn  : έ̉mmenai ».

 « Il est nécessaire » et non « il est d’usage » car là où se trouve l’extrait dans le texte de Parménide, la Déesse qui s’exprime expose son point de vue en opposition –relative- avec celle des mortels (qui ont traditions et usages). La Déesse n’est que droit, vérité et nécessité (même s’il ne s’agit pas ici de Diké). L’expression « il est d’usage » est trop connotée en français. Il serait éventuellement possible pour rester proche de la pensée de Heidegger d’utiliser « il est utile » qui prendrait plus sûrement les aspects d’utilisation de l’usage en perdant les aspects traditions absent du texte de Parménide.

έόν est ce qui est |donné par les| choses| en leur |unité
.                 .| saisi des___| êtres_| de______|tout

depuis Heidegger, cette expression ne peut plus être traduite autrement que par : étant. Mais du temps des anciens grecs (qui ne l’avait pas lu 😉 ) , Heidegger le dit lui-même :

« ce que l’étant est dans son être, cela reste également pour Aristote une question jamais close. ».

Or « étant » dispose de deux sens : Le en-devenir-de-l’être-vers-son-être-présent et l’état-arrivé-en-son-être-présent. Ce que l’on perçoit peut-être mieux  dans les expressions « l’étant de l’animal » et « l’homme étant un animal ». Si l’on considère, avec Heidegger, Parménide précis dans son vocabulaire, on se doute qu’il ne pourra pas nous guider sur la voie à suivre pour ce qui est de l’étant. Pour les anciens grecs, l’être est l’être-propre, l’être-propre dans sa multiplicité, l’être-propre de l’arbre, comme l’être-propre de l’homme, la fusion avec « l’étant » étant encore active.έ̉μμεναι est « être-présent »La traduction d’Heidegger pour « έόν  : έ̉μμεναι » est : « étant : être présent », mais comme nous le voyons, Parménide pourrait tout aussi bien être traduit : « être-propre dans sa multiplicité : être-présent ». ce qui s’exprime pour nous, en restant en compagnie de l’esprit d’Heidegger :

« il est nécessaire (de) :  « mener au paraître, laisser être posé-devant » et « garder dans la pensée fidèle » dans le même mouvement : être-propre dans sa multiplicité : être-présent ».

Parménide insiste donc sur l’obligation faite à l’homme savant (destinataire du message) de considérer sans résistance, ni modification du message une « nouvelle » nature d’être : « être-présent », la manière de considérer l’être par les mortels n’est valide QUE si l’on considère sans aucune échappatoire la manière d’être : « être-présent ».Même si pour nous cette expression n’est peut-être pas immédiatement dans une présence au clair, nous y percevons comme un frémissement d’éclaircie. Peut-être Parménide pourra t‘il nous guider sur le reste du chemin.

VII 

1 : une seule parole demeure, celle du chemin « est ».
Sur celui-ci se trouvent de nombreux signes
Montrant que étant, il est inengendré et
Impérissable, entier, unique, sans tremblement/mouvement  et

5 : sans fin. Jamais il n’était ni ne sera, puisqu’il est
maintenant, tout entier un, continu.

Il n’y reste qu’un chemin habité : est. L’être-présent est « est », d’un « est » entier, unique, sans début ni fin, ni partie, ni changement. Il est l’invariant de l’être, l’invariant de l’être de l’étant : « l’est de l’être de l’étant ».La phrase de Parménide s’entend donc :

« il est nécessaire (de) :  « mener au paraître, laisser être posé-devant » et « garder dans la pensée fidèle » dans le même mouvement : être-propre dans sa multiplicité : l’est de l’être de l’étant ».

Parménide nous appelle en conséquence à voir dans l’être non pas seulement « l’être-propre dans sa multiplicité » comme le voient les mortels qui coupent et séparent sans voir l’unité ultime, mais « l’est de l’être de l’étant » sans lequel l’être ne serait pas.Il est, ainsi, possible de dire qu’une pensée en rigueur pour Parménide, est celle qui rend à la présence « l’est de  l’être de l’étant » et ne la quitte plus malgré la diversité des étants.

« Mais la pensée européenne qui vient ensuite est, avec la question τί  τὸ ό̉ν  mise sur une voie qui lui est déjà tracée. Pour elle l’être pré-sent de l’étant pré-sent devient encore moins digne de question. Elle perd même deplus en plus de vue les traits de l’être pré-sent au profit d’autres traits. Les autres traits de l’Être de l’étant, l’objectivité de l’objet dont nous avons parlé, la réalité du réel, reposent néanmoins toujours dans le trait fondamental de l’être pré-sent, de la même façon que dans toute subjectivité continue à transparaitre l’ν̀poceίmenon, l’étant pré-sent comme ce qui est posé-devant, auquel correspond le « laisser être posé-devant » modifié en appréhension et saisie conceptuelle, c’est-a-dire le lέgein comme lόgoz de la Logique. »

[M Heidegger « qu’appelle-t-on penser ? » PUF 1992] 


[1] Il faut, il est dans la nature même [2] « mener au paraître, laisser être posé-devant » et « garder dans la pensée fidèle »

[M Heidegger « qu’appelle-t-on penser ? » PUF 1992] 

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