non-philosophie, pour une pensée en rigueur.

Admettre qu’il y a des philosophies est assez commun, admettre la multiplicité des philosophies sans avoir à rendre compte de cette multiplicité dans l’une ou l’autre de celles-ci est beaucoup moins habituel. Si l’on admet la multiplicité des philosophies, il y a une infinité d’hypothèses possibles. Comme dans l’exergue cité, je postule que les philosophies peuvent coexister sans avoir raison l’une contre l’autre et sans avoir de raison à rendre à la philosophie. Si l’on part de Leibniz, cela suppose l’abandon du principe de raison suffisante, mais l’acceptation, par provision, du principe de l’identité des indiscernables .C’est aussi, dans le renversement que Russel et Moore ont donné de Leibniz, l’acceptation, toujours par provision, du principe des relations externes appliqué à la philosophie, qui dira non seulement que les faits sont indépendants de notre expérience, mais que les philosophies sont indépendantes de l’expérience du philosophe, et donc que tous les modes de « relations internes » que l’on pourra imaginer de l’une à l’autre au nom d’une expérience philosophique générale sera également suspendue.
Anne-Françoise Schmidt « Peut-on philosopher par hypothèses ? »

La non-philosophie veut pouvoir pratiquer la-philosophie, le monde, dans une donation – qui n’ôte à celle-ci que sa suffisance – et une pratique non-philosophique d’une philosophie – qui est indiscernable de la pratique de cette philosophie telle qu’elle se pratique elle-même- . La forme de la philosophie est la décision (identité de l’identité et de la différence) et seulement la décision. Il devrait donc être possible de « traduire » en terme de décisions toute philosophie, d’une manière qui permette une pratique de cette traduction sans perte et ainsi de décrire « cette pratique philosophique là » dans une forme qui en autorise la pratique. La non-philosophie formalisant, en toute rigueur, les transformations. Cette rigueur, si elle n’est aucunement origine et source, est une justification à posteriori des pratiques transformées. Elle permet de lier la transformée au donné-sans-donation. Sans cette rigueur, rien ne pourrait justifier une pratique comme pratique en ‘ce’ donné-sans-donation.
I.1 Logos et présupposé

C’est un malheur pour une science de prendre naissance trop tard; quand les moyens d’observation sont devenus trop parfaits. C’est ce qui arrive aujourd’hui à la physico-chimie ; ses fondateurs sont gênés dans leurs aperçus par la troisième et la quatrième décimales ; heureusement, ce sont des hommes d’une foi robuste.
H. Poincaré « la science et l’hypothèse »

La rigueur, en immanence radicale, est ainsi la forme de la non-philosophie, qui ne peut être entièrement décrite par des décisions, mais qui permet une pratique « indiscernable ». Une rigueur en pratique qui donne le clone comme nécessaire. (La nécessité n’est pas, ici, préalable car sans la rigueur nous sommes seulement dans autre chose que la non-philosophie sans que celle-ci dénie aucunement à cet autre-chose l’existence).
C’est de là que l’on peut appeler la non-philosophie : une science de la philosophie (à ne surtout pas confondre avec une philosophie de la science (épistémologie)).

I.1.1 A priori et foi

Si nous définissons une religion comme un système de pensée qui contient des affirmations indémontrables, alors elle contient des éléments de foi, et Gödel nous enseigne que les mathématiques sont non seulement une religion, mais que c’est la seule religion capable de prouver qu’elle en est une.
John Barrow

Une expression philosophique ne peut échapper à l’usage de préconceptions véhiculées par le logos. Quelque soit sa rigueur, la pratique de décisions qu’est une philosophie charrie à priori et présupposés. Une machine non-philosophie n’échappe pas à la règle. Cependant, celle-ci se doit de les rendre explicite et de les désigner comme tels : des articles de foi. La machine non-philosophie échappe d’autant moins à la règle que celle-ci est sa nature même. La machine non-philosophie est règles et traité en Un, elle est fonctions et recueil de fonctions en pratique, en immanence radicale. Elle est pratique du traité qui donne la règle, pratique de la règle qui donne fonction, pratique de fonction en immanence radicale. L’inscription comme traité des articles de foi, en ôte tout caractère « à priori » et leur confère la force (de) philosophie. L’inscription fait monde.

I.1.2 Âme, anima, pratique

« Montagnes que voilait le brouillard de l’automne,
Vallons que tapissait le givre du matin,
Saules dont l’émondeur effeuillait la couronne
Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain…
Chaumières où du foyer étincelait la flamme ;
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,.
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer »
Lamartine « Milly ou la terre natale »

L’inscription est une pratique. Une pratique qui donne. Ce que donne la pratique est l’inscription, et ce que donne la pratique c’est le clone. Une pratique indicible puisqu’ « en-pratique ». Ce que l’on peut en dire est « discours sur », commentaire, mais pas « cette pratique-en-pratique». Une pratique-mouvement, pas « essence du mouvement », mais « mouvement-même ».L’objet inanimé dont parle le poète est matériau, décision qui fait monde, une identité clonée de l’identité réelle et d’une différence en cette identité. S’il peut être donné, il ne peut être « pratique qui donne », il lui manque ce souffle, ce mouvement, cette animation-propre qu’est la « pratique qui donne». Il lui manque une âme. La « pratique qui donne » est âme en-Réel ! La machine-en-machine, pensée radicale de l’Homme, dont la fonction est « pratique qui donne », est âme en-Réel.
I.2 Raison suffisante et nécessité

L’évêque : Pour devenir évêque, il eût fallu que je m’acharne à ne l’être pas, mais à faire ce qui m’y eût conduit. Devenu évêque, afin de l’être, il eût fallu – afin de l’être pour moi, bien sûr ! – il eût fallu que je ne cesse de me savoir l’être pour remplir ma fonction.[…]Mais, c’est là le hic ! (il rit.) Ah ! je parle latin ! – une fonction est une fonction. Elle n’est pas un mode d’être. Or, évêque, c’est un mode d’être. C’est une charge. Un fardeau. Mitre, dentelles, tissu d’or et de verroteries, génuflexions… aux chiottes la fonction.[…]la majesté, la dignité, illuminant ma personne, n’ont pas leur source dans les attributions de ma fonction. – non plus, ciel ! que dans mes mérites personnels. – la majesté, la dignité qui m’illuminent, viennent d’un éclat plus mystérieux : c’est que l’évêque me précède. Te l’ai-je bien dit, miroir, image dorée, ornée comme une boîte de cigares mexicains ? et je veux être évêque dans la solitude, pour la seule apparence… et pour détruire toute fonction, je veux apporter le scandale et te trousser, putain, putasse, pétasse et poufiasse…
Jean Genet « Le balcon »

Lorsque la non-philosophie dit ôter sa suffisance à la philosophie, elle affirme que puisque le Réel philosophé est une hallucination, il ne peut agir comme source de vérité et de nécessité. C’est-à-dire que quelque soit la philosophie donnée, il peut en exister d’autres qui ont même valeur d’usage et même pratique, ce qu’une machine non-philosophie appellerait des philosophies équivalentes et d’autres qui n’ont pas même valeur d’usage et pas la même pratique, des philosophies-étrangères. Ce qui meut la machine non-philosophie, n’est ainsi plus la « raison suffisante » et la nécessité, mais la « pratique qui donne ». Sans qu’il n’y ait plus de jugement de la part de la machine non-philosophie sur ce quelle pratique. il n’y a plus de « raison suffisante », car plus rien n’interdit « à priori » la pratique « dé-raisonnable » ou « irraisonné » et ce jugement devra être porté depuis la pratique d’une autre philosophie donnée. Il n’y a plus, pareillement, de nécessité préalable à la pratique de la machine non-philosophie puisqu’il ne peut y avoir, du point de vue de cette machine, d’avant son donné-sans-donation. Elle est de par le donné-sans-donation. Et le donné-sans-donation n’est pas de l’ordre du savoir et de la connaissance. Il est constitutif même de la machine-en-machine : la machine est fonction, elle ne nécessite pas de savoir quelle est sa fonction pour être, il lui suffit de pratiquer. Il ne peut être détruit, s’il n’est pas – ou plus – il n’y a seulement pas de machine. La raison ne suffit pas, le monde ne suffit pas, ils ne sont pas non plus nécessaires.

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