Le choix de la liberté : la liberté de choix ?

Court Rond Carré

Il y a 15 ans, le 9 novembre 1989, un mur qui tombe : « le protocole de la liberté » titrait un journal Allemand[1]. « Protocole » car si la liberté peut suivre un chemin – comme la pensée est un chemin – ce n’est pas ce chemin qui se nomme « Liberté », il n’en est que le rail. La liberté est ce qui est au bout du chemin : le but-à-atteindre.

L’homme ivre est-il plus libre que l’homme à jeun ?

Nos choix faits sans conscience, dans l’action et la réaction peuvent-ils être des actes libres ? Poser la question en ces termes suffit, sans doute, à répondre par la négative. Un acte libre demande la responsabilité de l’acteur, de le considérer comme « cause ultime ». Il demande un acteur seul au monde, en pleine et entière conscience de la pratique de cet acte et toute intervention d’un Autre en diminue d’autant la responsabilité propre.

La liberté est une pratique solitaire.

Pourtant la voie ne peut être « la liberté ». Si la voie – cette pratique solitaire – était la forme ultime de la liberté, une voie sans issue ou « circulaire sur elle-même » serait une forme de liberté ! Mais qui pourrait croire cela ?

Si la pensée est un chemin, le chemin de la liberté ne peut être qu’un passage obligatoire pour une fin libérée et la liberté se tient, alors, toute entière dans cette fin libérée.

Alors, la fin justifie-t-elle les moyens ?

Le but-à-atteindre est désirable, mais le chemin pour y parvenir dépend de notre philosophie-valeur. C’est en raison de l’attachement à telle ou telle valeur que telle ou telle voie est préférable. De nombreux chemins mènent au but-à-atteindre, mais les décisions effectives dépendront de nos Valeurs. Seules celles-ci sont des justifications.

Le juste n’est pas la cause. La fin ne justifie pas le moyen, ce sont les valeurs pratiquées qui le font.

 

Mais comment une fin, quelle qu’elle soit, peut-elle être « la liberté » ? N’en serait-t-elle pas plutôt l’achèvement ?

Une fin libérée est une vision statique de la liberté. Comme s’il était possible de mettre la liberté en bouteille et tel un bon génie la contempler rien qu’en la frottant …

La liberté est liberté de l’Homme et l’Homme est « pratique en Réel », il est mouvement et dynamique. Il ne peut se contenter d’une liberté enfermée. La liberté de l’Homme est à son image : mouvement et dynamique.

Le chemin de l’Homme n’a qu’un bout – sa naissance – il ne peut que chercher l’autre dans la fréquentation du chemin qu’est la pensée.

Et peut-on guider la liberté ? A moins que la question ne soit plutôt : Peut-il exister une liberté sans guide ?

S’il semble parfois que ce soit ce que revendique une certaine forme d’anarchie par exemple, même celle-ci ne pourrait être sans la revendication d’une absence de contrainte qui en est alors le lien, le but.

Une liberté-libre, liberté sur laquelle n’agit aucune contrainte, sur laquelle la liberté elle-même n’a aucun droit de restriction – même à la liberté -, cette liberté est une immanence radicale !

Mais si cette liberté-libre est et ne peut être que le cœur de l’En-Homme, elle ne peut être le lieu que donne sa pratique. La pratique de l’Homme – pourtant pratiquée en toute liberté –  donne donc seulement une liberté-guidée.

La liberté doit alors s’acquérir, s’apprivoiser, s’apprendre et non seulement se vivre. Mais surtout la liberté doit s’annoncer : s’annoncer en un Manifeste. Une liberté qui se cache, se tait ne peut être entièrement libre. La liberté est donc une pratique solitaire qui se manifeste. Car le choix et l’exercice de ce choix ne sont pas l’acte libre en lui-même. Un élément supplémentaire est à prendre en compte : pourquoi ! Mais une fois posée, la question du pourquoi efface même la pratique du choix. L’exercice ou le non exercice d’un choix n’est plus la question de la liberté, la connaissance et la pratique du pourquoi suffit seule à la dire. La décision libre est vue, de la sorte, comme une « pratique en l’Homme de buts-à-atteindre ».

Alors, la liberté est-elle, comme cela, une question de quantité ?

Si la liberté s’entend non pas par le choix, mais par la détermination des buts, alors le choix de la liberté est de maximiser en permanence la quantité de buts possibles. La liberté n’est plus de choisir, mais de conserver le plus longtemps possible la possibilité de choisir. Et pouvoir choisir c’est avoir accès à ces buts. La qualité de la liberté est certainement d’en  avoir en quantité…, or la pratique d’un choix particulier est une restriction à la liberté. Quel que soit ce choix, pratiquer un choix, revient à s’enfermer dans une possibilité là où une multiplicité était présente. Que l’on dise oui ou non à un choix, l’on se refuse par là même la liberté de l’autre réponse. La question n’est donc plus de faire le bon choix, mais le bon pourquoi…

Nous devrions donc tous tendre vers la pratique du non-choix : le choix de la pratique qui laisse en permanence ouvert le plus de choix possible. Il ne s’agit pas ici de faire dans le compromis et la compromission mais dans le choix, la pratique active du non-choix. Ce n’est plus la contradiction, le désaccord et le conflit qui causent la liberté, mais la pratique en Réel qui ouvre des buts-à-atteindre.

L’Autre-Etranger, dans cette optique, n’est pas l’ennemi, mais celui qui ouvre à l’Homme de nouvelles possibilités, celui qui donne de nouveaux buts-à-atteindre et l’empathie – la capacité de l’Homme à vivre la vie de l’Autre, l’identité-identification (re-connaissance) en l’Autre-Etranger de l’En-Homme – la pratique qui permet d’identifier son désir. 

Si la liberté provient de la « pratique des valeurs qui donne des buts-à-atteindre », alors il y a un certain intérêt à constituer une philosophie-valeur qui maximise nos buts-à-atteindre potentiels. Nous nous devons ainsi, non pas de faire des choix, mais d’agir, de pratiquer le monde pour nous conserver à nous-même et aux autres à venir le plus possible de buts-à-atteindre.

Cet objectif nous engage radicalement sur la voie du non-choix au présent pour ne pas fermer les choix à venir.


[1] Bild Dienstag 9 november 2004

Une réflexion au sujet de « Le choix de la liberté : la liberté de choix ? »

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